Société

Suppression des Koglweogo : les mises en garde du Pr Albert Ouédraogo

L’actualité est à nouveau dominée par les koglweogo avec les violents affrontements de Tialgo dans la commune de Tenado. Le Pr Albert Ouédraogo dans cet entretien attire l’attention de ceux qui plaident pour la dissolution des groupes d’autodéfense. 

Kamanews : L’épineuse question des koglweogo refait surface après les récents évènements survenus à Tialgo. Quelle lecture faites-vous de ce phénomène dans la société burkinabè ?

Pr Albert Ouédraogo : D’entrée de jeu, je déplore ce qui s’est passé à Tialgo et je m’incline sur la dépouille et la mémoire des six (06) victimes aussi bien dans le camp des koglweogo que dans le rang des populations de Tialgo. Cela dit, je crois que la question de la sécurité des personnes et de leurs biens est une question de droits humains qui intéresse aussi bien l’Etat que le citoyen. La sécurité de ses biens et de soi-même est d’abord une affaire personnelle avant d’être une affaire d’une collectivité ou de l’État. Cela dit, l’État aussi a le devoir d’assurer ses devoirs régaliens à savoir la sécurité et la justice pour que les uns et les autres puissent paisiblement vaquer à leurs occupations.

De façon globale, on reconnait que la naissance et la profusion des groupes d’auto-défense sont liées à une faillite de notre système de sécurité, surtout dans les zones rurales, ayant amené les populations à s’organiser pour assurer leur protection et la protection de leurs biens. En cela je ne vois rien de mal si ce n’est que, malheureusement, en toute chose il y a des brebis galeuses ; ce d’autant plus que certains groupes de koglweogo sont infestés d’anciens délinquants, d’anciens repentis ou de nouveaux malfrats qui se sont reconvertis en des personnes devant assurer la sécurité des autres. C’est peut-être cela qui pose problème. Parce que comment faire la différence entre la bonne graine et l’ivraie ?

Voler une chèvre, même si cela est avéré, ne donne le droit à personne d’infliger une amende de sept cent mille francs (700 000 F). C’est de l’arnaque ; c’est du vol organisé doublé de violence illégale, injuste et qui mérite d’être condamné avec la dernière des énergies. Et moi je condamne cette dérive parce que cela révèle que dans les koglweogo, il y a aussi des délinquants qu’il faut extirper. Et ce travail doit se faire non seulement à l’intérieur des groupes d’auto-défense mais aussi doit se faire avec l’appui et la bonne volonté de l’administration publique ; et bien entendu aussi de la justice, mais une justice vraie, une justice équitable. Non pas celle qui s’est plus ou moins fourvoyée en condamnant systématiquement, sans faire la part des choses, les koglweogo dans leur ensemble ; je dis non. Je dis non parce qu’il y a des endroits où les groupes d’auto-défense ont fait du bon boulot, et personne d’honnête dans ce pays-là ne peut dire le contraire sauf si on se met à vouloir défendre des corps. Moi je ne suis pas là pour défendre un corps si prestigieux soit-il. Que ce soit la police, la gendarmerie ou la justice, dans tous les corps, il y a des brebis galeuses : on en a vu dans les koglweogo. Mais cela ne nous donne pas le droit de dissoudre tout un corps parce que deux ou trois personnes sont des malfrats. On les extirpe, on les punit et puis cela sert de leçon aux autres.

Pourquoi malgré les tensions qui existent depuis bien avant les récents évènements on assiste à la persistance de ce phénomène ? Ne serait-il pas mieux d’interdire ces groupes d’auto-défense afin d’éviter des tensions futures?

Eh bien, interdisez ces groupes et permettez aux gens de continuer à voler ; de continuer à voler les chèvres, de continuer à couper les routes impunément. Allez-y à l’Est, allez vers Léo ; pourquoi les gens peuvent maintenant vaquer tranquillement sur les voies ? C’est parce que les koglweogo ont fait un très bon travail que les forces de défense et de sécurité ne faisaient pas et n’ont pas fait. La nature a horreur du vide ; donc il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain.

Ce n’est pas parce que ceux qui ont quitté le Boulkiemdé sont allés faire des bavures au niveau de Tialgo qu’on va penser que tous les groupes d’auto-défense sont mauvais. Combien de fois il y a eu de bavures dans la police, dans la gendarmerie ? Combien de fois y a-t-il eu de bavures à l’hôpital ? Est-ce qu’on a pour autant supprimé les gendarmes, les policiers ou les médecins ? Non, je crois qu’il faut savoir raison garder. La question n’est pas de prendre des décisions sous le coup de l’émotion. Il faut situer les responsabilités, sanctionner ceux qui sont coupables et réparer ceux qui sont dans leurs droits.

Il n’est pas normal que des groupes d’auto-défense deviennent des raquetteurs, parce que ça c’est de la raquette organisée et je condamne ce fait. Ce n’est pas pour autant qu’il faut les effacer tous. Parce qu’il y a des malfrats qui sont organisés et qui attendent qu’on démantèle tous les groupes d’auto-défense pour continuer à faire leur sale besogne. On sait que sur le marché, le prix de la viande a subi une certaine augmentation justement parce que ces voleurs n’arrivent plus à opérer tranquillement. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut leur donner l’opportunité de reprendre leur boulot.

Quelle appréciation faites-vous de la mesure d’interdiction prise par le gouvernement concernant les provinces du Boulkiemdé et du Sanguié ?

Ici, il s’agit d’une mesure tendant à préserver la paix sociale. Il y a eu des morts de part et d’autre. Si on ne veut pas qu’il y ait des représailles, il faut prendre des mesures fortes tout de suite et maintenant afin de briser la surenchère. Les groupes d’auto-défense de la région ont démérité et même si on venait à les interdire de façon définitive, je ne serai pas celui qui verserait des larmes pour cela. Leur interdiction même ne suffit pas. Il faut qu’il passe devant la justice et répondre de leurs forfaits car il y a eu morts d’hommes occasionnées par leur acte. Le rubicond a été franchi et force doit revenir à la loi. De ce point de vue donc, la mesure prise par le gouvernement est la bienvenue mais il faut aller au-delà en assainissant ces groupes.

On nous avait dit en un moment qu’on allait les encadrer. Nous y avons cru mais aucun encadrement ne se met en place depuis. Je ne vois pas à quel moment l’État a donné une ligne de conduite à suivre par les koglweogo et ça, ce n’est pas normal de la part d’un État républicain.

Qu’est-ce qui explique cette hésitation du gouvernement à trancher de façon définitive ce problème malgré les tensions qu’il y a eu par le passé ?

Trancher signifie pour d’autres, supprimer ou prendre une mesure d’interdiction. Or, nous sommes dans une période de grande insécurité, aussi bien hors de nos frontières qu’à l’interne. Si nous demandons que les populations ne s’organisent plus pour leur sécurité, nous aurons un effet contreproductif. Avec tous ces malfrats qui se sont terrés à cause de ces koglweogo qui ont renforcé les actions des FDS, interdire serait ouvrir la boite aux pandores. 

L’État est aujourd’hui dans l’incapacité d’assurer la sécurité des populations sinon ce serait fait. C’est pourquoi il a nécessairement besoin de ces groupes. C’est ce qui met l’État dans le dilemme ; faut-il qu’il interdise ces groupes et que l’échelle de l’insécurité grimpe à tel point qu’il se retrouve à demander à ces mêmes gens de reprendre leurs activités ? Ce serait grave parce que s’il faut interdire, il ne faut jamais permettre que cela revoie le jour. Mais de quels moyens dispose l’État ?

Il ne faut pas oublier aussi le fait que les koglweogo sont devenus des structures pourvoyeuses d’emplois, et je pèse mes mots. Il y a beaucoup de personnes aujourd’hui qui n’ont plus autre activité que celle-là. Si on n’y prend garde, et qu’on interdit purement et simplement sans mesure d’accompagnement, nous allons déverser tous ceux-là dans un chômage chronique, dans les bras de la délinquance et aussi dans les manipulations faciles des extrémismes. Il faut vraiment bien réfléchir pour ne pas faire le jeu de ceux-là qui sont contre notre quiétude pour des raisons qui leur sont propres. Il faut réfléchir, encadrer, punir, recourir à la justice autant que cela se doit mais sans tomber dans le sentimentalisme béat en interdisant  tous ces groupes ; parce qu’il y a des endroits où il n’y a pas de dérives et dont les populations sont satisfaites du travail qu’ils font.

Je crois que c’est tout cela qui explique l’hésitation de l’État car il ne s’agit pas de gérer les émotions de quelques gens mais de penser aux millions de Burkinabè du territoire. Ceux qui ont à leur service des vigiles peuvent bien dire que les koglweogo ne sont pas utiles mais dans les zones rurales, reculées, la réalité est tout autre. Quand il y a un groupe qui assure la sécurité de vos poulets, vos chèvres et autres biens, vous leur accorderez votre intérêt.

  • JCB

    Très bien dit Professeur

    il y a environ 5 mois
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