Culture

"Personne d’autre ne viendra faire le cinéma du Burkina pour les Burkinabè"

Pazouknam Jean-Baptiste Ouédraogo est un jeune réalisateur de la génération montante des cinéastes burkinabè. En 2013, il a été lauréat au FESPACO dans la catégorie films des écoles avec un film réalisé avec des jeunes cinéastes, "Une partie de nous".

A l’occasion du dixième anniversaire de l’institut de l’image et du son/ studio école (ISIS-SE) du 30 janvier au 4 février 2017, dont il est l’un des fruits, nous l’avons rencontré. Il se prononce sur le cinéma burkinabè, les enjeux, le FESPACO 2017 et les perspectives pour un cinéma burkinabè plus dynamique. Dans cette interview, le jeune réalisateur se lâche. Lisez !

 Kamanews : L’ISIS célèbre cette année son 10è anniversaire, pouvez-vous nous situer le contexte de cette commémoration ?

Pazouknam Jean-Baptiste Ouédraogo (PJBO) : Effectivement l’ISIS fête ses dix ans ; il a été ouvert en 2006. Ces dix ans, c’est la fête d’une jeunesse, c’est la période aussi des perspectives. Comme le délégué général aime à le dire, ce n’est pas le côté festif qu’on organise mais plutôt le côté ambitions et projets. Qu’est-ce qu’on entrevoit à travers ces dix ans ? Quel bilan peut-on faire et quelles sont les perspectives, les projections qu’on peut faire pour encore imaginer l’ISIS dans dix, quinze, vingt ou pourquoi pas cent ans ?

Quel sens donnez-vous à cette célébration ?

De talentueux réalisateurs et techniciens sont nés de cet institut et font actuellement la fierté de l’école. C’est même la fierté du cinéma burkinabè parce que plusieurs de ces techniciens, de ces étudiants travaillent sur des grands plateaux de tournage, nationaux comme internationaux. Ces dix ans représentent la capitalisation de tout ce vécu, de tous ces efforts qui ont été fournis. Cela sert de base aussi  pour promouvoir les jeunes et les étudiants ainsi que leurs activités. C’est aussi l’occasion d’attirer beaucoup de partenaires et d’étudiants qui viendront apprendre à faire le cinéma parce qu’on sait qu’au Burkina, on a beaucoup de gens qui font le cinéma sur le tas. C’est un métier professionnel, et comme tous les autres, c’est bien d’aller à l’école, d’apprendre à faire le cinéma, de développer son talent, son art et de pouvoir vivre de ce métier. Tous ceux qui ont envie de suivre une formation sont donc invités à visiter l’ISIS pour qu’on donne plus de qualité et d’envergure au cinéma burkinabè. C’est cela le sens que nous donnons à cette commémoration.

jeanbaptiste ouedraogoVous avez été lauréat au FESPACO 2013 en tant que jeune réalisateur. Rappelez-nous ce prix et dites-nous ce qu’il vous a apporté depuis dans votre carrière.

Au FESPACO 2013 effectivement, j’ai reçu le prix de la meilleure fiction des écoles africaines de cinéma. C’était avec le film "Une partie de nous". Ce prix m’a apporté beaucoup de choses. D’abord la satisfaction morale ; et psychologiquement parce qu’on y a mis toute notre passion, tout notre savoir-faire. On s’est vraiment sacrifié pendant plus de huit mois pour le tournage de ce film avec une équipe technique composée rien que des étudiants. C’était presque notre premier projet ; on a beaucoup tâtonné mais on était vraiment rigoureux. On s’est donné toute la discipline qu’il fallait pour suivre les instructions conformément à la formation reçue et créer quelque chose d’originale à travers nos petites connaissances. Nos ainés nous ont transmis beaucoup de choses auxquelles on a essayé de s’adapter en apportant un peu de nous.

J’ai eu l’occasion de faire beaucoup de voyages à travers des festivals. J’ai rencontré beaucoup de jeunes comme moi. J’ai rencontré des aînés aussi, de grands cinéastes, de grands artistes avec qui j’ai échangé pour, d’abord, le brassage culturel qui me permet de découvrir d’autres choses qui viennent d’autres horizons ; savoir comment les autres arrivent à produire avec le peu de moyens qu’ils ont, savoir quels sont les circuits ; les réseaux d’opportunités qui peuvent s’ouvrir à moi. Aussi, il y a surtout le côté découverte de ma propre personnalité, de mon propre style, et comment je peux l’aiguiser, développer ma sensibilité, la mettre en pratique, la faire évoluer et m’émanciper à travers mon art. C’est ce que ce trophée m’a permis d’avoir.

Et sur le plan financier ?

Non, je n’ai pas eu des millions. Je n’ai pas eu de moyens financiers en tant que tels pour produire un autre film juste après. Mais ça m’a permis d’avoir plein de contacts, beaucoup de relations et de travailler sur certains grands projets. Je prépare actuellement deux grands projets internationaux sur des longs métrages et c’est grâce à ce court métrage que j’ai pu rencontrer ces producteurs. Mais comme j’étais encore étudiant, j’ai préféré me calmer, finir mes études et voir comment ils pouvaient m’accompagner le temps de finir le Master. Dans la vie professionnelle maintenant, je verrais comment ces opportunités pourraient être concrétisées afin que je fasse valoir mon talent.

Cependant, au niveau national ici au Burkina, il n’y a pas eu grand-chose. Moi je m’attendais vraiment à ce que le ministère m’accompagne. J’ai eu à faire des inscriptions dans des écoles étrangères pour continuer ma formation mais il n’y a pas eu cet accompagnement. Les jeunes ne sont pas soutenus dans ce domaine ; on se bat pour se faire une place mais on est vite oublié, on est mis à l’écart. Il n’y a pas ces personnes-là qui vous poussent, qui vous encouragent, qui vous font travailler dans de grands projets en confiant de grandes choses dans lesquelles vous pouvez encore vous faire connaitre et aller de l’avant. J’attendais beaucoup de ce prix mais je me suis rendu compte qu’il fallait que je me batte par moi-même pour me créer des réseaux et circuits. Je remercie Gaston Kaboré et Idrissa Ouédraogo (ndlr : anciens lauréats de l’Etalon de Yennenga au FESPACO), ces ainés-là et bien d’autres qui continuent de me former à travers des projets dans lesquels ils m’intègrent ; ça me permet vraiment de faire valoir encore ce talent.

Comment appréciez-vous les chances du Burkina pour l’Etalon d’or de Yennenga au prochain FESPACO?

Chaque fois on me pose la même question depuis 2015 (rires). J’ai toujours répondu à cette question, en disant que, personnellement, d’office je ne fais pas de film pour aller au festival. Le FESPACO est quelque chose de très grand et il faut que le Burkina s’organise pour espérer avoir un prix : l’étalon d’or de Yennenga. Je dis cela pourquoi ? Cette année par exemple, à quelques mois du FESPACO, on a ouvert un fonds pour soutenir les réalisateurs qui vont aller à ce festival. On a donné individuellement 50 millions à certains réalisateurs. Mais à quelques mois du FESPACO, qu’est-ce que ce montant peut faire pour un réalisateur ? Je pense qu’il faut mieux organiser le domaine pour permettre à nos réalisateurs de préparer leurs projets quatre à six ans avant, en ayant un accompagnement conséquent dès le scénario. Et qu’on donne encore assez de moyens au stade de la réalisation pour faire des films à même de prétendre réellement, je dis réellement, à l’étalon d’or.  

Je suis très jeune, je le souligne, pour critiquer les œuvres des ainés, je n’ai pas ce mérite, ce droit. Mais avec humilité et modestie, je pense qu’il faut plus de rigueur dans le travail qu’on fait. Il faut qu’entre réalisateurs et producteurs on accepte de s’ouvrir. Ce n’est pas la peine de se cacher avec son projet jusqu’à le faire sortir quitte à ce qu’on voit qu’il est très méritant ou pas. Je crois qu’on peut se partager les projets en essayant de faire valoir l’esprit Nation, la fierté nationale plutôt que l’esprit individuel. Je pense qu’ensemble on peut décider de soutenir cinq réalisateurs une année et faire de même l’année suivante mais seulement en sélectionnant les meilleurs projets. Avec ça, on peut penser avoir revenir l’étalon d’or de Yennenga au Faso.

Je ne connais pas les films qui ont été sélectionnés, je ne les ai pas vus ; je ne peux donc pas dire s’ils peuvent avoir l’étalon ou pas. Mais je connais de grands films qui ont été sélectionnés ; j’ai peur parce qu’ils ont eu plus de moyens comme le Maroc et autres qui ont un système d’accompagnement beaucoup plus conséquent qu’au Burkina. Il y a plus de sérieux là-bas avec une organisation assez structurée et très bien ficelée qui leur permet de bien s’émanciper, de bien s’exprimer à travers leurs œuvres et de les faire valoir partout dans le monde. Nous on se débrouille avec le peu de moyens qu’on a. Donc j’ai peur qu’on ne puisse rivaliser avec eux.

web grandQuel regard portez-vous donc sur le cinéma burkinabè lui-même ?

Quelqu’un d’autre ne viendra pas faire le cinéma du Burkina pour les Burkinabè. Je pense qu’il faut créer même une structure à part, réellement détachée du ministère, rien que pour le cinéma afin qu’on puisse s’ouvrir à beaucoup d’autres partenaires qui nous soutiendront. Le ministère c’est un peu limité ; certains partenaires ne veulent pas s’immiscer parce que c’est le ministère, c’est gouvernemental, c’est étatique ; c’est un peu compliqué.  Qu’on crée une structure spéciale pour le suivi des films, je pense qu’en ce moment on pourra soutenir les jeunes.

Pensez-vous que la relève est assurée dans votre secteur ?

Il y a une relève qui se prépare avec l’ISIS. Les promotions de réalisateurs  qui sont sorties, réellement sur le terrain, ils sont très bien remarqués, raison pour laquelle on nous appelle pour des projets internationaux. Moi j’ai été au Tchad, en Afrique centrale au Cameroun pour travailler sur des séries. Donc la relève se prépare, mais il faut encore plus d’organisation,  donner aux jeunes plus d’opportunités de s’exprimer. Qu’on puisse avoir des bourses de stage, de formation dans d’autres pays, rencontrer d’autres jeunes ; visiter certains pays et aller dans certaines compétitions et certains festivals pour se frotter aux gens et voir comment eux aussi ils font leur cinéma. Ce n’est pas en restant entre quatre murs au Burkina ici qu’on fera les meilleurs films au monde. C’est en regardant les œuvres des autres, en se frottant aux autres ; c’est en étudiant  ce que les autres ont étudié, c’est en s’imprégnant aussi de notre culture qu’on pourra mieux organiser cette relève. Que réellement les anciens, les ainés continuent de nous soutenir et de nous prendre sous leurs ailes afin de préparer une relève conséquente, efficiente et efficace. Je me rends compte que nous jeunes, on est un peu laissé à nous-même. On patauge souvent ; les ainés n’ont pas beaucoup de temps à nous consacrer. Les aînés Gaston Kaboré et Idrissa Ouédraogo font de leur mieux, mais ce n’est toujours pas suffisant. Le ministère aussi doit renforcer la formation et le soutien aux jeunes.

Quelle place faut-il accorder à la formation alors dans le (renouveau du) cinéma burkinabè ?

La place de la formation est très primordiale. Depuis l’INAFEC (Institut africain d’études cinématographiques) où Idrissa Ouédraogo est passé, où Gaston Kaboré a été un enseignant, il y a eu une génération qui n’a pas eu de formation car huit années après, l’institut a fermé ses portes. Cela s’est ressenti dans les œuvres. Actuellement si les Idrissa et quelques-uns se retirent, c’est un grand vide, un grand désert. D’où l’importance de cette formation. Nous on bénéficie de la formation de l’ISIS depuis 2006 et dans tous les films qui sont produits actuellement au Burkina, il y a toujours des étudiants de l’ISIS. On se rend compte que ces dernières années, il y a beaucoup plus de films qui passent dans les salles et qui vont dans les festivals. C’est parce que les étudiants de l’ISIS qui sont sur le marché du cinéma commencent vraiment à faire valoir leurs talents et à contribuer de manière efficace et efficiente à la constitution de cette relève du cinéma.

Beaucoup de gens aussi font sur le tas mais je pense que la  formation a encore sa place. Si on peut réellement avoir des partenaires qui vont trouver des moyens pour nous accompagner dans cette formation. Ça ne s’arrête pas à l’ISIS ici, il faut qu’on ait des bourses étrangères, qu’on aille ailleurs bosser pour nous perfectionner. Parce qu’actuellement le cinéma a beaucoup changé. C’est devenu un cinéma numérique, un cinéma de télé, un cinéma d’internet et tout ; c’est beaucoup plus vers cela qu’il faut aller au lieu d’être cloitré entre nos quatre murs ici.

Quel soutien l’Etat vous apporte-t-il ?

On n’a pratiquement pas un grand soutien ici. L’école est confinée, on manque de certains petits moyens. On a notre car assez vétuste avec lequel on sort souvent avec tous les problèmes qu’il nous crée. Quand on va dans les festivals, les films produits par le Maroc, l’Afrique du Sud et le Kenya par exemple, sont des films haut de gamme. Nous, nos films sont très riches du point de vue de l’histoire mais techniquement on est loin derrière parce que ces gars ont de grands moyens qui leur sont offerts. Si le Burkina veut réellement préparer sa relève, il faut qu’on ouvre un œil sur l’ISIS. Il faut qu’on mette vraiment les moyens parce que dans la sous-région, la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Togo sont en train de nous battre en ouvrant des instituts. Si on reste à la traine, le cinéma burkinabè va vraiment prendre un grand coup ; et le FESPACO avec. Puisqu’on veut des trophées et avoir l’Etalon d’or, il faut qu’on mise dans la formation.

Pour vous, quels sont les défis du cinéma burkinabè pour l’essor des films made in Burkina ?

C’est surtout la formation, les moyens financiers qu’il faut apporter et la coopération sud-sud; ne pas attendre obligatoirement des moyens financiers qui viennent de l’extérieur. Pour moi donc, le grand défi c’est la formation. Il faut ouvrir aussi d’autres salles de projection qui répondent aux normes ; qu’on arrive à tourner nos films avec des caméras qui sont un peu haut de gamme comme on le veut, avec des images assez nickelles. Les salles sont délaissées actuellement, certaines salles même ferment. Il faut donc miser sur la formation et sur la relève ; miser sur la production en finançant bien les cinéastes et en développant le côté distribution et diffusion du film burkinabè. Il est important aussi d’ouvrir une école d’acteurs parce qu’on n’en a pas. En somme, il faut professionnaliser le milieu car il y a beaucoup qui ne sont pas des professionnels et cela gâche certaines opportunités et ternit l’image du métier.

Propos recueillis par Davy SOMA

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